Je n’ai pas pleuré quand ils sont partis. Pour pleurer, il faut avoir perdu quelqu’un ou quelque chose. Je n’ai
rien perdu quand ils sont partis. J’ai beau chercher, il n’y a rien d’eux dans ma mémoire qui puisse éveiller une émotion quelconque. Aucun geste, aucune parole. Aucun lien. Parents de mon père,
cela ne fait pas forcément d'eux des grands-parents.
Quand mon grand-père est mort, j’ai pleuré. Le jour où ma grand-mère partira à son tour, je sais que je
pleurerai. Ma mémoire est pleine d’eux.
C’est mon grand-père qui m’a appris à faire du vélo, à dessiner les sapins et les oiseaux, à chanter
« Lundi matin, l’empereur, sa femme, et le p’tit prince… ». Je me souviens encore de l’odeur de son eau de Cologne et de sa lotion pour les cheveux, des intonations chantantes de sa
voix, du goût de ses pastilles pour la gorge, de sa démarche claudicante, de la boite ronde de ses sucrettes pour diabétique. Je me souviens d’avoir ri le jour où il a pris un petit lapin dans
ses mains pour nous le montrer, et qu’il s’est retrouvé avec une auréole sur son tee-shirt.
De ma grand-mère, j’ai toujours en bouche le goût des crêpes, dont elle seule détient le secret, et celui de la
tranche de pain accompagnée d’une « bille » de chocolat au lait, qu’elle nous donnait pour le goûter. J’entends encore la phrase mille fois répétée pour amuser ses petits enfants, quand
elle enlevait son dentier. Je sais que ses mains sont rugueuses à force d’avoir travaillé la terre.
De leur maison, je connais toutes les odeurs : celle du buis au bord de la route, de la paille humide dans
l’écurie, de la pierre et de la fumée dans le cabanon, et l’odeur indéfinissable du placard dans lequel on se cachait le soir de Noël.
Des autres, je sais juste qu’il ne m’était pas si facile de m’adresser à eux, tant le « tu » me
semblait peu naturel.
La mort n’efface rien. Elle donne juste un peu plus de valeur à tout ce qu’on a reçu dans l’enfance.